En Ukraine, la Russie détruit et la Chine rebranche : "Pékin cherche à tirer profit de la guerre de toutes parts"
L'ami de mon ennemi peut-il être mon ami ? La guerre engendre parfois de curieux paradoxes, celle en Ukraine n'y échappe pas. Alors que la Russie mène des attaques méthodiques et répétées contre les infrastructures énergétiques, son partenaire stratégique fournit à Kiev le matériel permettant de maintenir la lumière allumée dans les foyers. Quand le régime de Vladimir Poutine cherche à briser la résilience de la société en lui faisant passer le pire hiver possible, celui de Xi Jinping lui procure de quoi résister. De façon indirecte, certes, par ses industriels et le jeu du commerce mondial. Mais le résultat n'en reste pas moins tangible : les panneaux solaires et batteries made in China aident l'Ukraine à rendre son réseau électrique plus décentralisé et moins vulnérable.
Les chiffres sont impressionnants. Entre janvier et septembre, le pays a importé pour 3,18 milliards de dollars de batteries, soit 3,5 fois plus qu’un an plus tôt. Près de 90 % de cette valeur vient de Chine, selon les données du service des douanes. Le constat est similaire pour les achats de transformateurs, de bobines et d'onduleurs (à 88 % chinois), ainsi que pour les moteurs et les générateurs électriques (94 %). Pékin a même repris la première place des importations de groupes électrogènes, passant devant la Roumanie, la République tchèque et la Turquie. "On utilise beaucoup de matériel chinois, tout simplement car c’est le plus facile à trouver", résume Oleksandr Kharchenko, directeur général du Centre de recherche sur l'industrie de l'énergie, à Kiev.
Cette dynamique se voit aussi sur les toits et les balcons d'immeubles, où les panneaux photovoltaïques se multiplient. D’après l'association ukrainienne de l’énergie solaire, le pays a installé 1,1 gigawatt (GW) de nouvelles capacités au premier semestre et pourrait atteindre 2 GW sur toute l’année. Un chiffre en croissance constante depuis le début de la guerre. Les particuliers et les entreprises s'équipent de modules solaires, souvent associés à des batteries de stockage d'électricité, pour assurer leur propre consommation et moins dépendre du réseau national. Là encore, ils s'approvisionnent en grande majorité auprès de Pékin. Faute de statistique propre aux panneaux solaires, il faut se contenter de la catégorie douanière qui les regroupe avec les LED et les puces. Le constat reste sans appel : entre janvier et septembre 2026, la Chine a capté 94 % de la facture de ces importations.
Pour Pékin, coopérer là où c'est possible
La situation reflète le marché planétaire : la Chine domine les chaînes de valeur de la plupart des technologies vertes. Comme tout le monde, l'Ukraine profite donc de ces produits disponibles à des prix compétitifs, sans que Pékin n'ait mis en place de stratégie particulière vis-à-vis du pays, juge Konrad Szatters, membre du consortium de recherche "China Observers" pour l'Europe centrale et orientale. "Dans le solaire et les batteries, la Chine est en situation de surcapacité et ses filières reposent largement sur l'exportation. L'Ukraine n'est qu'un marché de plus à approvisionner. Cela confirme son approche générale : coopérer là où c'est possible, en faisant toujours passer ses intérêts en premier", remarque ce politologue basé à Bruxelles.
"La Chine cherche à tirer profit de cette guerre de toutes parts, abonde Oleksandr Kharchenko. Je pense qu'elle privilégie la Russie, mais elle n'empêche pas l'Ukraine d'acheter certains équipements." Selon lui, plusieurs entreprises chinoises prospectent d'ailleurs le marché ukrainien depuis leurs bureaux en Pologne. Une manière, peut-être, de prendre pied sur le futur chantier de la reconstruction.
A ce jour, Moscou ne semble pas avoir protesté publiquement contre le double jeu de son partenaire stratégique. "Mais nous ne savons pas ce qui se passe en coulisses, poursuit Konrad Szatters. On peut supposer que la Russie n'en est pas ravie. D'un autre côté, il lui serait considérablement plus compliqué de mener cette guerre sans la Chine. Difficile, dès lors, de tenir tête à son allié en désapprouvant sa position."
La faille des onduleurs ?
Au-delà du lien sino-russe, c'est la mainmise chinoise sur ces équipements qui inquiète, à Kiev comme à Bruxelles. Notamment en matière d'onduleurs, des appareils qui transforment le courant continu en courant alternatif. Depuis mai, la Commission européenne ne finance plus, pour des raisons de sécurité, les projets solaires, éoliens ou de stockage contenant ces dispositifs fabriqués en Chine. En juin, Serhiy "Flash" Beskrestnov, alors conseiller du ministre ukrainien de la Défense et désormais auprès du président Volodymyr Zelensky, se fendait également d’un avertissement sur le possible accès à distance des fabricants aux onduleurs et aux systèmes de secours connectés à Internet.
Une faille qui pourrait déstabiliser tout le réseau électrique ? Pas vraiment, estime Oleksandr Kharchenko. Si le matériel chinois est omniprésent sur le marché des particuliers, sa part reste encore faible du côté des grandes installations industrielles. Ce qui limiterait la portée d'une éventuelle cyberattaque. "A supposer que les services de renseignement chinois puissent et souhaitent éteindre tous les onduleurs du pays, les foyers se reporteraient sur le réseau national, assure l'expert. Les appareils seraient peut-être hors d'usage, mais pas dangereux pour l'ensemble du système."
Un moindre mal. Car remplacer ces petits dispositifs déjà installés relèverait du casse-tête. "La plupart des gens achètent tout en bloc : panneaux solaires, batteries, onduleurs. Changer le matériel existant est possible, mais cela demanderait un effort immense pour se rendre dans tous les foyers concernés. Et puis, qui payerait l'addition ?", s'interroge Caspar Hobhouse, analyste à l'Institut d'études de sécurité de l'Union européenne (EUISS). Cette réflexion, estime-t-il, n'est de toute façon pas la priorité d'une Ukraine qui se prépare à un cinquième hiver sous les bombardements : "La vulnérabilité liée à la guerre est bien plus importante que l'origine des équipements énergétiques." Fussent-ils fabriqués chez l'ami de l'ennemi.
Source: L’Express


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