Affaire de la « martyre de l'A10 » : la justice française rouvre la tragédie d'Inass Touloub, dont la courte vie reste nimbée de mystère
Trente-neuf ans après la découverte de son corps supplicié sur l'autoroute A10, le procès des parents d'Inass Touloub à Blois révèle les détails d'un calvaire insoutenable et les failles administratives ayant permis d'effacer son existence.
- La cour d'assises de Blois examine les rapports médico-légaux attestant d'effroyables actes de torture subis par la petite Inass Touloub, âgée de 4 ans.
- La famille vivait dans un isolement total au sein d'un logement de 20 m² à Puteaux, sans qu'aucun voisin n'ait témoigné ni qu'un suivi scolaire n'ait existé.
- D'importantes failles administratives ont permis de faire disparaître l'enfant des registres pendant des décennies : retirée du passeport maternel en 1992, puis radiée de la CAF en 1997, sans jamais éveiller les soupçons.
Dans la salle de la cour d'assises de Blois (Loir-et-Cher), une unique photographie vieillie et jaunie sur les bords a été projetée sur l'écran. On y aperçoit la petite Inass Touloub, âgée d'un an, assise aux côtés de sa grand-mère maternelle, arborant des cheveux bruns bouclés et de grands yeux noirs. Ce cliché constitue la seule trace visuelle d'Inass de son vivant, retrouvé par les enquêteurs chez sa mère, Halima El Bakhti, jugée pour « actes de torture et de barbarie ayant entraîné la mort sans intention de la donner », aux côtés de son époux, Ahmed Touloub, poursuivi pour « complicité ».
Le mystère d'une fillette connue seulement par ses blessures
Il aura fallu près de trente ans aux gendarmes pour mettre un nom sur le petit corps martyrisé découvert sur le bas-côté de l'autoroute A10 en août 1987, surnommé à l'époque par les médias la « martyre de l'A10 ». Cependant, la découverte de son identité n'a pas dissipé le mystère qui entoure son existence et sa personnalité. Depuis l'ouverture du procès, les témoignages d'experts se sont succédé et une quinzaine de clichés d'autopsie ont été passés au crible, rendant les circonstances de son calvaire et de sa mort bien plus documentées que ses quatre années de vie. Jusqu'à présent, aucun détail n'a permis de savoir si elle était une enfant joyeuse ou calme, ni quelle relation elle entretenait avec ses frères et sœurs.
Les données disponibles révèlent qu'Inass est née au Maroc en juillet 1983, où elle a passé sa première année auprès de sa grand-mère avant de rejoindre ses parents en France à la fin de 1984 ou au début de 1985. La famille a d'abord vécu à Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne), avant de s'installer à Puteaux (Hauts-de-Seine), où huit personnes (les parents et six enfants) s'entassaient dans un logement de seulement 20 mètres carrés, situé à l'arrière d'une épicerie tenue par le père.
Isolement total et absence de suivi social
Trente-neuf ans après les faits, l'enquête s'est heurtée à d'immenses difficultés en raison du décès de médecins, de la perte de documents administratifs et de la disparition de témoins clés. En réponse aux questions de Me Franck Berton, conseil du père, le major de gendarmerie à la retraite Benoît Parès, chargé des investigations, a confirmé qu'aucun voisin de l'immeuble de Puteaux n'avait pu apporter de témoignage, précisant que la voisine du dessus était décédée et que personne n'avait jamais alerté les enquêteurs.
Bien que les deux sœurs aînées d'Inass fussent scolarisées et qu'elle-même dût entrer en maternelle deux semaines seulement après la date de son décès, les enquêteurs n'ont retrouvé la trace d'aucun enseignant ni d'aucun professionnel ayant eu un contact avec elle. La seule enquête sociale enregistrée datait de 1985, dans le cadre d'une procédure de régularisation administrative du séjour. Anomalie administrative frappante : le nom de la fillette a été retiré du passeport de sa mère en 1992, puis la Caisse d'allocations familiales (CAF) a été notifiée en 1997 qu'elle ne faisait plus partie du foyer — soit dix ans après sa mort —, sans que cela ne suscite la moindre interrogation, alors qu'elle aurait dû avoir 14 ans.
Souffrances extrêmes et omerta familiale
Les rapports médico-légaux ont révélé que l'enfant avait enduré d'atroces souffrances, les experts ayant relevé une fracture non soignée de l'avant-bras gauche ayant causé un raccourcissement de plusieurs centimètres du membre. L'experte médicale Pauline Saint-Martin a expliqué que les pleurs, le refus de s'alimenter et les vomissements évoqués par la mère correspondaient très probablement à une réaction physiologique provoquée par l'intensité de la douleur.
Dans le prétoire, les deux accusés sont restés largement silencieux, invoquant des pertes de mémoire sur la plupart des faits, se bornant à reconnaître laconiquement que la fillette retrouvée enroulée dans une couverture bleue était bien leur fille. La cour doit entendre l'une des sœurs d'Inass par visioconférence et à huis clos, ultime illustration du lourd secret familial qui a effacé l'existence de la victime, laissant la justice face à une énigme encore en partie irrésolue.
Source: 20 Minutes





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